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Armand Robin: les émissions de radio

Notes de voyage: Rostrenen (1954)


L'araignée tisse de préférence ses toiles dans les coins très obscurs que les mouches évitent de préférence; or son but est d'attirer les mouches; le plus étonnant est que ces toiles ne tardent pas à se refermer sur les proies voulues; l'absurde moyen a correspondu aux fins.

J'ai beau m'être dépaysé en tous pays, toute langue, tout sentiment, j'ai quelque part, en un angle d'ombre, ma toile d'araignée qui m'attend; elle s'appelle Rostrenen. Si j'entreprends d'en parler à vous tous, C'est que chacun a son Rostrenen, qui peut porter n'importe quel nom mais toujours est la toile d'araignée où jamais rien ne se décourage.

Mon Rostrenen à moi, pour tout autre est une bourgade du sud des Côtes-du-Nord, où j'ai, selon toutes les apparences admises, passé mon enfance.

Ce Rostrenen prétend qu'il est mon pays natal, mieux, qu'il est sans conteste possible le seul endroit où toujours je fus, où toujours je suis, où toujours je serai, vif ou mort. Ce Rostrenen est très sûr du fait que je ne suis jamais allé ailleurs. Je reviendrais ne parlant que Chinois, ce lieu très têtu clamerait que je ne parle que breton, et le breton de Rostrenen, un très impur breton, de surcroît. (...)

Rostrenen, et c'est là je ne sais quelle fine subtilité en son triomphe, pourrait même ne pas être localisable sur cette planète; Rostrenen pourrait se trouver dépendant du plus lointain groupe stellaire; Rostrenen cependant serait là, en dépit de tout, tout simplement parce qu'il serait le lieu géométrique de tous les lieux subjectifs, qu'il serait une manifestation de cette puissance qui consiste à s'épaissir d'existence à force de n'accepter de l'ordre universel que la toute minuscule parcelle qui fait qu'on est Rostrenen.

Ceci revient à dire que Rostrenen est partout et même qu'il n'y a nulle part rien d'autre que du Rostrenen, du moins à un certain point de vue, qui est celui de la sotte et fine patience d'araignée.

Vous êtes tous, beaucoup plus que vous ne pensez, des habitants de Rostrenen.


Armand Robin Emission Belles Lettres du 8/11/1954.

       Ce texte figure aujourd'hui dans Ecrits Oubliés I, éd UBACS