En juin 1955, la quarantaine d'abonnés d'une petite
lettre d'information basée sur les écoutes des radios étrangères sont parmi les
premiers à apprendre que l'URSS et ses satellites semblent décidés à cesser la litanie
des noms de chefs vénérés et à mettre l'accent, si nous osons ainsi parler, sur
l'anonymat. Ce n'est que huit mois plus tard que le comité central du PCUS
condamnera publiquement le culte de la personnalité, étranger à l'esprit
marxiste-léniniste. L'ouïe très fine qui a si justement analysé le torrent des langues
de bois de l'Est n'est pas celle d'un groupe nombreux d'écouteurs spécialisés,
comme les équipes de techniciens qui sténographient les émissions du monde entier pour
les fameux monitorings de la BBC. Ce n'est pas un soviétologue bardé de diplômes et
couturé de voyages d'études à l'Est. L'oreille au guet en question est celle d'un
poète solitaire. Huitième enfant d'une famille de cultivateurs bretons, Armand Robin n'a
parlé jusqu'à son entrée à l'école primaire que le dialecte de sa ferme natale de
Kerfloc'h en Plouguernevel. Il s'est rattrapé depuis. Quand j'ai rencontré
Robin pour la première fois chez Jean Paulhan, il avait appris le russe et trois ou
quatre langues slaves. Son passage par le parti communiste, si fréquent chez ceux de sa
génération et de son temps, a été plus court que la moyenne: deux ans avant Gide,
Robin est allé en Russie. Il y a vécu des jours indiciblement douloureux. Il a
découvert là-bas les tueurs de pauvres au pouvoir. Au retour, il a rompu avec les
communistes et vécu désormais pour les trois passions de sa vie: l'amour de la poésie,
de toutes les poésies du monde, que son appétit sans limites et ses dons fabuleux pour
l'apprentissage des langues, sa seconde passion, transformait en un Eden avant la tour
de Babel. Troisième passion, enfin, embrassant la poésie et les langues : l'horreur
du mensonge, sous toutes ses formes, et d'abord le plus général et le plus puissant, le
mensonge d'Etat, qu'il étudiera dans les bulletins d'écoutes qui seront son gagne-pain
(et l'insomnie d'une vie). Ce qu'il nommera la Fausse Parole , titre d'un livre
étonnant de perspicacité et de force.
(...) La télévision était à ses maigres débuts, en 1953. Mais Armand Robin
devinait ce qu'elle allait devenir et que son usage dans la guerre du Golfe illustre
parfaitement : « Une chape d'hypnose pourrait être télédescendue sur des peuples
entiers de cerveaux, et cela subrepticement, sans que les victimes cessent de se sentir
devant d'agréables spectacles ». La télécommande n'existait pas encore, mais Robin
décrivait avec précision le zapping, ce qu'il appelait « le réel décomposable et
recomposable à volonté ». Les hypno-images, disait-il, créent un peuple de
télécommandés. « La machine à regarder peut servir à créer une variété inédite
d'aveugles » asservis à « la dictature du non-sens ». |