Il s'est rattrapé depuis. Quand j'ai rencontré Robin pour la première fois chez Jean Paulhan, il avait appris le russe et trois ou quatre langues slaves. Son passage par le parti communiste, si fréquent chez ceux de sa génération et de son temps, a été plus court que la moyenne: deux ans avant Gide, Robin est allé en Russie. Il y a vécu des jours indiciblement douloureux. Il a découvert là-bas les tueurs de pauvres au pouvoir. Au retour, il a rompu avec les communistes et vécu désormais pour les trois passions de sa vie: l'amour de la poésie, de toutes les poésies du monde, que son appétit sans limites et ses dons fabuleux pour l'apprentissage des langues, sa seconde passion, transformait en un Eden avant la tour de Babel. Troisième passion, enfin, embrassant la poésie et les langues : l'horreur du mensonge, sous toutes ses formes, et d'abord le plus général et le plus puissant, le mensonge d'Etat, qu'il étudiera dans les bulletins d'écoutes qui seront son gagne-pain (et l'insomnie d'une vie). Ce qu'il nommera la Fausse Parole , titre d'un livre étonnant de perspicacité et de force. (...) La télévision était à ses maigres débuts, en 1953. Mais Armand Robin devinait ce qu'elle allait devenir et que son usage dans la guerre du Golfe illustre parfaitement : « Une chape d'hypnose pourrait être télédescendue sur des peuples entiers de cerveaux, et cela subrepticement, sans que les victimes cessent de se sentir devant d'agréables spectacles ». La télécommande n'existait pas encore, mais Robin décrivait avec précision le zapping, ce qu'il appelait « le réel décomposable et recomposable à volonté ». Les hypno-images, disait-il, créent un peuple de télécommandés. « La machine à regarder peut servir à créer une variété inédite d'aveugles » asservis à « la dictature du non-sens ». |
Ce
témoignage de Claude Roy est paru dans Le Nouvel Observateur, du 15/2/91.