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Armand Robin: Les poèmes indésirables
(1945)

LA SITUATION

 

Dans toute ville un cri : la police est ici !

Dans toute ville un cri : la famine est ici !

Dans toute ville un cri : la rapine est ici !

Dans toute ville un cri : on assassine ici !

 

Il y a seulement toute terre qu'on terrifie,

Il y a seulement tout homme franc qu'on épie,

Il y a seulement tout homme fort qu’on estropie,

Il y a seulement toute âme vraie qu'on falsifie.

 

La vie qui ne tue pas, on l'interdit ;

La parole qui ne ment pas, on l'interdit ;

Le coeur qui ne hait pas, on l'interdit ;

La beauté des révoltés, on l'interdit.

*

**

Dans tout pays des dénonciateurs

Et pas un homme vrai, pas un homme courageux ;

 

Dans tout pays des massacrés, des affamés, des peureux

Et sur eux la pancarte : « ICI LE PLEIN BONHEUR » ;

 

Dans tout pays LES GRANDS TUEURS, le teint gras, l'oeil en fleur,

Staline en tête, rhinocéresque, décoré hideux ;

 

Dans tous pays des lettrés asservis, onctueux,

Les poètes où vit le vrai entourés de ricaneurs.

*

**

Partout au nord au sud des prêcheurs insensés :

« Votre condition d'homme est désormais l'inhumanité ;

 

« Votre situation,

« C'est la perdition.

 

« Nous allons justifier tout ce qui est mauvais ;

« Pour rester honnête homme il faudra se cacher.

 

« La raison et la beauté ne vous ont pas été données ;

« Votre vieux destin de souffrance est un rusé ;

 

« Vous ne pouvez pas n'être pas tous suspects ;

« Vous ne pouvez pas n'être pas tous châtiés ;

 

« Le plus simple pour vous est d'être tous désespérés ;

« Qui ne sera pas totalement désespéré sera tué ;

 

« Nous avons découvert que le plus facile à faire

« Est que l'homme tue son frère ;

 

« Tout homme désormais,

« Voyant son frère, songera : il peut être tué ;

 

« Une guerre inexpiable est par nous déclarée

« Contre les travailleurs, ces derniers restés vrais ;

 

« Nul paysan, nul ouvrier n'aura droit à la pensée ;

« Aucun cri ne criera si d'avance il n'est faussé ;

 

« Toute peine seulement sur les pauvres devra porter

« Et tout pauvre devra clamer : « Comme je suis favorisé ! »

 

« Savamment nous tuerons par millions les prolétaires

« En affichant : « Nous donnons vie à tous les prolétaires ! »

 

« Nous accroîtrons en honneurs nos dignitaires

« Selon le nombre, par eux tué, de prolétaires. »

*

**

L'homme, le voici : plus aucun signe de seigneurie ; !

Sa raison, la voici : récolte rabougrie !

Sa ferveur, la voici : fougère engourdie !

Sa vie, la voici : infamie, lie et folie !

 

Il fuit vers l'ouest, vers l'est, vers le nord vers le midi,

Puis il perçoit : « Je ne sais même plus si je fuis »

Le feu, le vent, les flots redeviennent des insoumis ;     .

Les bois, les champs, les monts redeviennent sauvagerie.

 

Et tout homme sent l'immense épouvante debout sur lui ;

Juste avant d'être tué totalement, l'homme se dit :

«Déjà j'étais tué, car mon âme, je l'avais tuée ;

« Qui n'a plus d'âme, il est aisé que le pain, le vin lui soient ôtés ;

 

« On peut tuer impunément son corps désarmé ;

« On peut le dépouiller, l'affamer en lui faisant témoigner :

« JE NE SUIS PAS AFFAMÉ, JE NE SUIS PAS DÉPOUILLÉ ;

« On peut changer tous ses regards en lueurs terrorisées ;

 

« Cette honte plus que honte, je l'ai créée ;

« Cette misère plus que misère, je l'ai inventée ;

« Cette mort plus que mort, je l'ai préparée ;

« Cette situation de lin du monde, je l’ai engendrée ;

 

« Ce règne où l'homme n'est plus l'homme, moi, l'homme,

« Je l'ai formé en refusant de dépasser l'homme.

« Qui ne veut pas dépasser l'homme

« Travaille non pour l'homme, mais pour le sous-homme.

 

« Terrible est l'avenir sur la terre sans Pensée ;

« Je VOIS la géante horreur sur tous les champs non-ensemencés ;

­« Voici que vont s'étendre plusieurs siècles d'HOMME MUET ;

« En quel pays quel temps pourrai-je ressusciter ? »

*

**

Après ce dernier cri d'un des millions d'assassinés

Commença l'ÈRE DES MOTS TOUS TUÉS.
  

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