LA SITUATION
Dans toute ville un cri : la police est ici !
Dans toute ville un cri : la famine est ici !
Dans toute ville un cri : la rapine est ici !
Dans toute ville un cri : on assassine ici !
Il y a seulement toute terre qu'on terrifie,
Il y a seulement tout homme franc qu'on épie,
Il y a seulement tout homme fort quon
estropie,
Il y a seulement toute âme vraie qu'on falsifie.
La vie qui ne tue pas, on l'interdit ;
La parole qui ne ment pas, on l'interdit ;
Le coeur qui ne hait pas, on l'interdit ;
La beauté des révoltés, on l'interdit.
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Dans tout pays des dénonciateurs
Et pas un homme vrai, pas un homme courageux ;
Dans tout pays des massacrés, des affamés, des
peureux
Et sur eux la pancarte : « ICI LE PLEIN
BONHEUR » ;
Dans tout pays LES GRANDS TUEURS, le teint gras,
l'oeil en fleur,
Staline en tête, rhinocéresque, décoré hideux
;
Dans tous pays des lettrés asservis, onctueux,
Les poètes où vit le vrai entourés de
ricaneurs.
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Partout au nord au sud des prêcheurs insensés :
« Votre condition d'homme est désormais
l'inhumanité ;
« Votre situation,
« C'est la perdition.
« Nous allons justifier tout ce qui est
mauvais ;
« Pour rester honnête homme il faudra se
cacher.
« La raison et la beauté ne vous ont pas
été données ;
« Votre vieux destin de souffrance est un
rusé ;
« Vous ne pouvez pas n'être pas tous
suspects ;
« Vous ne pouvez pas n'être pas tous
châtiés ;
« Le plus simple pour vous est d'être tous
désespérés ;
« Qui ne sera pas totalement désespéré
sera tué ;
« Nous avons découvert que le plus facile
à faire
« Est que l'homme tue son frère ;
« Tout homme désormais,
« Voyant son frère, songera : il peut être
tué ;
« Une guerre inexpiable est par nous
déclarée
« Contre les travailleurs, ces derniers
restés vrais ;
« Nul paysan, nul ouvrier n'aura droit à la
pensée ;
« Aucun cri ne criera si d'avance il n'est
faussé ;
« Toute peine seulement sur les pauvres
devra porter
« Et tout pauvre devra clamer :
« Comme je suis favorisé ! »
« Savamment nous tuerons par millions les
prolétaires
« En affichant : « Nous donnons vie à
tous les prolétaires ! »
« Nous accroîtrons en honneurs nos
dignitaires
« Selon le nombre, par eux tué, de
prolétaires. »
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L'homme, le voici : plus aucun signe de seigneurie
; !
Sa raison, la voici : récolte rabougrie !
Sa ferveur, la voici : fougère engourdie !
Sa vie, la voici : infamie, lie et folie !
Il fuit vers l'ouest, vers l'est, vers le nord
vers le midi,
Puis il perçoit : « Je ne sais même plus
si je fuis »
Le feu, le vent, les flots redeviennent des
insoumis ; .
Les bois, les champs, les monts redeviennent
sauvagerie.
Et tout homme sent l'immense épouvante debout sur
lui ;
Juste avant d'être tué totalement, l'homme se
dit :
«Déjà j'étais tué, car mon âme, je l'avais
tuée ;
« Qui n'a plus d'âme, il est aisé que le pain,
le vin lui soient ôtés ;
« On peut tuer impunément son corps désarmé ;
« On peut le dépouiller, l'affamer en lui
faisant témoigner :
« JE NE SUIS PAS AFFAMÉ, JE NE SUIS PAS
DÉPOUILLÉ ;
« On peut changer tous ses regards en lueurs
terrorisées ;
« Cette honte plus que honte, je l'ai créée ;
« Cette misère plus que misère, je l'ai
inventée ;
« Cette mort plus que mort, je l'ai préparée ;
« Cette situation de lin du monde, je lai
engendrée ;
« Ce règne où l'homme n'est plus l'homme, moi,
l'homme,
« Je l'ai formé en refusant de dépasser
l'homme.
« Qui ne veut pas dépasser l'homme
« Travaille non pour l'homme, mais pour le
sous-homme.
« Terrible est l'avenir sur la terre sans Pensée
;
« Je VOIS la géante horreur sur tous les champs
non-ensemencés ;
« Voici que vont s'étendre plusieurs siècles
d'HOMME MUET ;
« En quel pays quel temps pourrai-je ressusciter
? »
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Après ce dernier cri d'un des millions
d'assassinés
Commença l'ÈRE DES MOTS TOUS TUÉS.