Armand Robin était un traducteur prodigieux : on a retrouvé de lui des textes traduits d'au moins 22 langues, sans compter ceux qui ont disparu. Pour son bulletin d'écoutes, on a pu dénombrer 18 langues couramment écoutées. Prodigieux pour le nombre des langues, il l'était aussi pour sa conception de la traduction: le sens ne lui suffisait pas: il fallait recréér l'original, sens à sens, son à son, langue pour langue.
Dès la publication de sa première oeuvre, Ma Vie sans Moi, Armand Robin a voulu que ses traductions soient présentées à l'égal de ses oeuvres personnelles, voire même qu'on ne puisse faire la différence entre les deux, avant de donner définitivement la priorité aux traductions, aussi bien à la publication qu'à la radio. D'ailleurs certains textes publiés d'abord comme des poèmes personnels se sont ensuite révélés ... des traductions. La partie la plus importante de l'oeuvre éditée aujourd'hui est constituée de traductions. On peut en effet trouver en librairie:
André Ady, Poèmes; Quatre poètes russes (Blok, Essénine, Maïakovski, Pasternak), Poésie non-traduite I et II; Omar Khayam, Rubayat; Othello, Les gaillardes épouses de Windsor, Le roi Lear, Shakespeare; Roméo et Juliette au village, Keller; Savva Groudzine Remizov; sans compter tous les textes réunis dans Ecrits Oubliés II traductions par Françoise Morvan.
Etonnements du traducteur
Par une vanité singulière l'inspiration s'irriterait
volontiers de cela même qui lui vaut sa plus vraie grandeur: elle se prétend solitaire,
alors qu'entre son point de départ et son point d'arrivée sa condition est de tout
rencontrer, mieux, de solliciter que tout l'accompagne; elle collabore opiniâtrement,
sournoisement, avec l'univers entier et soudain se pique d'être autonome. A l'avant-garde
de toute vie humaine, elle joue et scintille comme une écume, joyeuse de contenir en sa
blancheur je ne sais quoi d'où peut surgir une divinité, mais comment l'écume
oublierait-elle toute la mer, à laquelle son instabilité même l'attache encore?
L'inspiration qui veut goûter à la solitude ne le peut qu'en acceptant d'avoir recours
au plus déconcertant des biais: quelque beau poème étranger peut soudain lui apporter,
merveilleusement délivré d'incertitude, le résultat qu'elle attendait de ses plus
douloureuses hésitations; dès lors elle ne se sent plus sollicitée que par son pur
dénoue-ment, elle gagne de n'être séparée de son but que par le négligeable obstacle
d'un langage qu'il lui suffit d'effleurer pour qu'il ne soit déjà plus; de tout un
passé de patience il ne lui reste que l'allègre souci de créer.
Traduire un poème c'est conclure une alliance avec un premier traître: confronté au
réel du bon sens, tout beau poème est par nature un contre-sens orienté par l'harmonie
; rien ne doit, rien ne peut dispenser le poète traducteur de l'impérieux devoir de
créer dans une autre langue un contresens équivalent; l'on n'a point affaire aux mots
seulement, mais au miracle qui leur a permis d'être poésie; il est salutaire que
l'esprit tout entier sente son pouvoir s'exercer à loisir sur la sonorité d'une syllabe;
qui veut parvenir à la justesse doit se laisser séduire par une terrible rigueur, dont
ne peuvent donner idée les nonchalances de l'exactitude.
Ma Vie Sans Moi
Le traducteur
Je ne lance plus mes bras sur les outils, les plantes
Il faut pourtant que pour la terre je m'impatiente.
Je sèmerai mon âme, ivraie osée en blé ;
Que rien d'elle l'été prochain ne soit moissonné
Je désire que les poètes arabes, chinois, japonais
Me traînent loin de moi, proscrit, battu, pillé.
De vos langues, de vos sciences je serai le braconnier
Pour vos chants les mieux terrés je guetterai quarante années.
En vain toi tu te caches dans une langue ignorée ;
Je serai le chasseur le plus têtu des plus têtus fourrés.
Je saurai me charger de toutes les corvées ;
Avec le plus patient des chevaux je m'entendrai.
La beauté des autres poètes m'est un brasier
Où me jeter en fagot sacrifié, luisant et gai.
Anthologie La jeune poésie, collection Comoedia-Carpentier, 1943,
publié aujourd'hui in Ecrits Oubliés II, P10
Sur le thème de la traduction, voir aussi deux lettres à Jean Paulhan (1937)
Pour lire des
extraits de traductions de:
Pasternak (intégrale, éd anarchistes) |
||
Une traduction inédite: Ode sur une urne grecque |
une traduction in extenso (voir explications en bibliographie) |
|
Présentation de Tou Fou (avec la voix d'A Robin) |
Shakespeare : Othello: |
Shakespeare : Les gaillardes épouses de Windsor : |
| Armand Robin à la Gazette Littéraire de Lausanne : traductions et notes critiques sur ses traductions | ||
pour écouter
Armand Robin expliquer ce qu'est traduire pour lui.