Les joncs
La menthe sur la fontaine faisait l'odorante,
Les joncs dodelinaient en groupes denses,
La bruyère devenait rose, l'eau devenait brise,
La révérence des joncs enveloppait la menthe.
Je riais, j'ignorais qu'après bien des années
Ces plantes dans mes poèmes fleuriraient en mots
Et qu'au lieu de m'étendre sur les fleurs au bord de l'eau
Je pourrais seulement de loin les appeler.
Et je ne savais pas que je souffrirais tant
En recherchant des mots pour le monde animé
Et qu'en s'agenouillant sur les eaux trop longtemps
On attrape de la torture pour des années.
Je pensais seulement que dans le corps des joncs
Il y a, juste, des fibres longues, souples, fortes,
De quoi me tresser une nasse frêle et fluette
Où je me croyais sûr de ne jamais rien prendre.
O Dieu si bon de mes années d'enfant,
Dieu vénéré de mes aurores claires,
Est-il vrai qu'en ma vie nulle menthe sur l'étang
Ne fera plus l'odorante et la fière ?
Est-ce ainsi que pour toujours de toute chose
J'arracherais des mots dans ma _désespérance
Et que jamais, jamais, je ne dois plus revoir
Le jonc, le simple jonc de tous les jours?
Juljan Tuwim
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