Armand Robin: le traducteur
* Ma Vie Sans Moi (partie traductions) 1940 *
Nuit sur la grandeur A ma toute fraîche fenêtre d'hier, ô toi, fréquent miracle pour mon regard, très droit, je t'admirais. Et cette ville, ma ville, neuve encore, m'était comme interdite; tout un pays que nul mot ne domptait, dès moi-même se muant, en ombre, m'exilait de moi. Les plus prochaines choses ne se donnaient nulle peine que je saisisse. Au lampadaire la ruelle aux mille hâtes se hissait; je la sus étrangère. Brusque, une chambre, avec sa lampe, me fit face, presque palpable en moi... déjà j'y étais coin, mais les volets me sentirent, se refermèrent J'attendis. Lors un enfant pleura; à la ronde dans ces demeures je savais de quel pouvoir étaient les mères, mais je savais aussi sur quels sols à jamais dépeuplés d'aide pousse tout pleur. Plus tard ce fut un cri presque incanté: de très loin m'atteignit un rugueux caillou d'attente; ce fut aussi, en bas, le toussotis d'un pauvre vieux, qui, secouant sa tête comme un blâme, pensait confondre la terre entière plus clémente. Puis une heure tintillonna ! je comptais, mais trop tard : elle croula, glissant par-dessus moi. J'étais vraiment le gosse d'un autre village qu'on vient enfin d'admettre aux jeux; mais il laisse toute balle le fuir encore et les ébats qui pour les autres sont échange d'aisance le rendent maladroit; il s'arrête, regarde au loin... où donc? Comme lui j'attendis soudain je sentis que j'avais tout saisi: c'était toi, Nuit qui me fréquentais tu jouais avec moi tes jeux de grande personne. Miracle! oui, les tours étaient pour moi mégères, une ville au destin méfiant, dos tourné contre moi gisait; oui, des montagnes fermées sur leurs secrets se dressaient contre moi ! et cependant, plus près, un peuple d'étrangers d'un pays de faim prenait gîte juste en plein flamboiement capricieux de mon cœur; ô Nuit, ô ma Très-Haute, toi seule n'éprouvais nulle honte à me connaître. Ton souffle glissait très souple au long de moi; et ton sourire, pour me porter ma part de l'immensité sévère en ma souffrance fit un pas. Rainer Maria RILKE
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