Armand Robin: le traducteur
* Ma Vie Sans Moi (partie traductions) 1940 *
Le corbeau Aux bords d'une ombre d'épouvante mon âme sombrait lasse lente, Lourde d'étranges, grisants grimoires d'une doctrine sans apôtre J'étais soumis, presque assoupi, lorsque naquit un tapotis, Comme si quelque ami gentil eût su sans bruit gratter ma porte ! «Ce n'est qu'un hôte, chuchotais-je, qui rôde et tapote à ma porte Et tout le reste c'est ma mort ! »
O souvenir qui luit d'hiver ! Décembre net tenait la terre Et mon brasier, mort solitaire, brodait fantômes de mauvais sort. J'avais gros besoin du matin et je priais tout livre en vain D'accorder pause à mon chagrin, chagrin d'avoir perdu Lénore, Perdu la rare et radieuse femme que Dieu nomme Lénore, Sur toute terre nom de mort.
Le froufroutis triste, imprécis, de chaque pli des rideaux gris M'avait saisi, m'avait rempli d'effrois jamais sentis encore ; Pour me tenir le cœur sans cri, je me repris, je me redis; « C'est quelque ami qui cherche abri, me prie de lui ouvrir ma porte, « C'est un ami d'après-minuit qui cherche abri, prie à ma porte Et tout le reste c'est ma mort ! »
L'esprit plus riche de rigueur, je fis jaillir mots de vigueur : « Dame ou seigneur, je vous réclame grâce bien bas, grave est ma faute, « Mais c'est que j'étais assoupi et votre heurt fut si gentil, Si petit votre tapotis, timide ami grattant ma porte Qu'à peine osais-je croire au bruit ! » Sur l'ombre alors j'ouvrais ma porte : Tout dans cette ombre était ma mort.
Et j'attendis saisi, transi, guetteur de gouffres gourd de nuit Et chancelant songeur de songes que n'osa nul mortel encore, Mais le silence resta digne, l'abîme ne m'offrit nul signe Et seul fut dit à voix très fine un demi-chuchotis : « Lénore ! De moi venait ce chuchotis, l'écho reprit sans bruit: « Lénore ! » Seul mot d'un cœur pris par la mort.
Je me tapis près de mon lit, sentant flamber tout mon esprit, Bientôt le tapotis reprit, le même encore un peu plus fort : « Plus de hantise, plus de méprise, à mes volets un bruit se brise, « Voyons ce qu'est cette surprise ! Mystère, il faut que je t'explore, « Mon cœur, reste un instant sans cri ! Mystère, il faut que je t'explore, « C'est la bise prise à ma mort. »
Mes contrevents lancés aux vents, tout folâtrant, se trémoussant, D'un pas de grand gala entra un corbeau des vieux temps d'apôtres, Nulle courbette ne me fit, ni arrêt, ni crochet ne fit, Mais, l'air d'un lord, d'une lady, il se jucha droit sur ma porte, Se jucha juste sur un buste de Pallas droit dessus ma porte, Siégea, juché, muet de mort.
Un si cocasse corbeau d'ébène sut dérider mon songe en peine, Tant était strict, triste, cuistre, le protocole dans tout son port ! « Malgré ta nuque nue de huppe, tu portes toupet bien abrupt, « Oiseau moisi, lugubre, hirsute, jeté par l'ombre loin de ses bords ! « Quel est ton nom de grand seigneur aux rives d'ombre où Pluton dort ? » Le corbeau dit: « Muet de mort ! »
Qu'un volatile si balourd fût si peu sourd à mon discours M'ébahit fort, bien que son dire fût sans grand sens, sans grand rapport, Car nul ne peut qu'être d'avis qu'il n'échut à nul homme en vie L'heur de voir un oiseau la nuit se jucher juste sur sa porte, Bête ou buse sur le buste sculpté juste sur sa porte, Avec ce nom: « Muet de mort »
Mais le corbeau régnant très seul sur Pallas calme émit ce seul Mot, comme si toute son âme en ce seul mot coulait sans bord. Il se tut là-dessus très brusque, n'agita plus de plume jusque A l'heure où je susurrais juste: « D'autres amis ont pris essor ! « Un de plus qui fuira dès l'aube comme a pris vol tout réconfort ! » Il dit: « Jamais avant ta mort. »
Glacé que l'abîme eût en signe filtré riposte si maligne : «Sûrement, dis-je, ces pauvres mots c'est tout son or, tout son trésor, « Pris à quelque maître détruit, qu'une détresse sans merci « Foula, roula, traquant ses cris, ne leur laissant qu'un seul accord, « Aux motets noirs de son Espoir n'accordant plus qu'un morne accord: « Te voilà mort, muet de mort !»
Mais le corbeau ayant induit à nouveaux jeux mon cœur meurtri, Devant mon huis, mon buste et lui, je roulai mon siège à clous d'or, Où, lourd de velours, je me pris à lier songe à songerie, Voulant savoir dans quel esprit cet oiseau né d'un mauvais sort, Ce gris, gourd, grêle, crasseux grigou, chu d'une époque de mauvais sorts, Me croassait: « Muet de mort ! »
Je m'enlisais dans ce prodige, jaloux que nul cri ne voltige Jusqu'à l'oiseau dont l'œil de braise me brûlait jusqu'au cœur du cœur; Sorcier gisant de maint vertige, mon songe prit gîte à sa guise Aux volants lisses des housses grises que ma lampe liserait d'or Volants veloutés violets, où, sous ma lampe à lueurs d'or, Rien d'Elle n'aidera ma mort.
Je crois qu'alors sur l'air plus dense oscilla l'encensoir d'un ange Secret dont les pas s'écroulaient en drelins d'étoffes sonores ! « Pauvre homme, hurlais-je, ton Dieu t'impose, par cet archange Dieu te propose Lotos, moly, repos et pause dans ta mémoire de Lénore ! Bois, bois sans pause ce bon lotos, tu pourras oublier Lénore ! » Il dit: « Jamais avant ta mort ! »
« Prophète, dis-je, ou signe vil, sylphe ou stryge, prophète habile, Que ton essor soit pris au diable ou qu'un débâcle t'ait mis à bord, Fourbu, mais refusant tout somme, en ces landes hantées, sans homme, Et dans ce home que les fantômes peuplent d'horreur, dis, je t'implore, Est-il un baume dans le royaume, dans le royaume de Goloor ? » Le corbeau dit: « Baume de mort !»
« Prophète, dis-je, ou signe vil, sylphe ou stryge, prophète habile, Par tout le ciel plié, priant, par ce Dieu qu'avec toi j'adore, Dis à ce cœur lourd de torture si dans les jardins du futur Il peut compter saisir la pure femme que Dieu nomme Lénore, Saisir la radieuse et rare femme que Dieu nomme Lénore ! » Il dit: « Pas même après ta mort ! » « Assez ! hurlai-je, soudain debout, sylphe ou stryge, séparons-nous, Retourne en ton gouffre d'orage aux rives d'ombre où Plu-ton dort, Ne laisse nulle plume en signe de ton mensonge noir, indigne, Épargne à ma nuit la ruine, quitte ce buste sur ma porte, Vomis ton bec hors de ma gorge, crache ta forme loin de ma porte ! » Il dit: « Pas même après ta mort! » Et le corbeau, toujours raidi, siège depuis, siège aujourd'hui Juché sur le buste pâle de Pallas juste sur ma porte Et son regard, c'est bien celui du démon qui rêve ma vie, Son ombre sous ma lampe fuit, sombre à mes pieds, flot-tante encore, Et hors de cette tombe d'ombre mon cœur ne prendra plus essor Avant ni même après ma mort. Edgar Poe
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