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Armand Robin: le traducteur

*   Ma Vie Sans Moi   (partie traductions) 1940  *

Étonnements du traducteur

Par une vanité singulière l'inspiration s'irriterait volontiers de cela même qui lui vaut sa plus vraie grandeur: elle se prétend solitaire, alors qu'entre son point de départ et son point d'arrivée sa condition est de tout rencontrer, mieux, de solliciter que tout l'accompagne; elle collabore opiniâtrement, sournoisement, avec l'univers entier et soudain se pique d'être autonome. A l'avant-garde de toute vie humaine, elle joue et scintille comme une écume, joyeuse de contenir en sa blancheur je ne sais quoi d'où peut surgir une divinité, mais comment l'écume oublierait-elle toute la mer, à laquelle son instabilité même l'attache encore ?
L'inspiration qui veut goûter à la solitude ne le peut qu'en acceptant d'avoir recours au plus déconcertant des biais: quelque beau poème étranger peut soudain lui apporter, merveilleusement délivré d'incertitude, le résultat qu'elle attendait de ses plus douloureuses hésitations ; dès lors elle ne se sent plus sollicitée que par son pur dénouement, elle gagne de n'être séparée de son but que par le négligeable obstacle d'un langage qu'il lui suffit d'effleurer pour qu'il ne soit déjà plus ; de tout un passé de patience il ne lui reste que l'allègre souci de créer.
Traduire un poème c'est conclure une alliance avec un premier traître: confronté au réel du bon sens, tout beau poème est par nature un contre-sens orienté par l'harmonie ; rien ne doit, rien ne peut dispenser le poète traducteur de l'impérieux devoir de créer dans une autre langue un contre-sens équivalent; l'on n'a point affaire aux mots seulement, mais au miracle qui leur a permis d'être poésie; il est salutaire que l'esprit tout entier sente son pouvoir s'exercer à loisir sur la sonorité d'une syllabe; qui veut parvenir à la justesse doit se laisser séduire par une terrible rigueur, dont ne peuvent donner idée les nonchalances de l'exactitude.
Armand Robin

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