Étonnements du traducteur
Par une vanité singulière l'inspiration s'irriterait volontiers de cela même qui lui
vaut sa plus vraie grandeur: elle se prétend solitaire, alors qu'entre son point de
départ et son point d'arrivée sa condition est de tout rencontrer, mieux, de solliciter
que tout l'accompagne; elle collabore opiniâtrement, sournoisement, avec l'univers entier
et soudain se pique d'être autonome. A l'avant-garde de toute vie humaine, elle joue et
scintille comme une écume, joyeuse de contenir en sa blancheur je ne sais quoi d'où peut
surgir une divinité, mais comment l'écume oublierait-elle toute la mer, à laquelle son
instabilité même l'attache encore ?
L'inspiration qui veut goûter à la solitude ne le peut qu'en acceptant d'avoir recours
au plus déconcertant des biais: quelque beau poème étranger peut soudain lui apporter,
merveilleusement délivré d'incertitude, le résultat qu'elle attendait de ses plus
douloureuses hésitations ; dès lors elle ne se sent plus sollicitée que par son pur
dénouement, elle gagne de n'être séparée de son but que par le négligeable obstacle
d'un langage qu'il lui suffit d'effleurer pour qu'il ne soit déjà plus ; de tout un
passé de patience il ne lui reste que l'allègre souci de créer.
Traduire un poème c'est conclure une alliance avec un premier traître: confronté au
réel du bon sens, tout beau poème est par nature un contre-sens orienté par l'harmonie
; rien ne doit, rien ne peut dispenser le poète traducteur de l'impérieux devoir de
créer dans une autre langue un contre-sens équivalent; l'on n'a point affaire aux mots
seulement, mais au miracle qui leur a permis d'être poésie; il est salutaire que
l'esprit tout entier sente son pouvoir s'exercer à loisir sur la sonorité d'une syllabe;
qui veut parvenir à la justesse doit se laisser séduire par une terrible rigueur, dont
ne peuvent donner idée les nonchalances de l'exactitude.
Armand Robin
Index des textes de traduction