Armand Robin: le traducteur
* Ma Vie Sans Moi (partie traductions) 1940 *
La pluie avec ses balais humides nettoie Les crottes de l'osier sur les prés; Crache, vent, tes crachats de feuillage par brassées, Je suis un voyou comme toi. J'aime quand les forêts bleu-foncé, Comme des bœufs à démarche pesante, Avec leurs ventres de feuilles sifflantes Salissent les tiges jusqu'aux genoux. Le voilà, mon seul troupeau roux ! Qui pourrait le chanter aussi bien ! Je vois, je vois comment le crépuscule lèche Les traces des pieds humains. O ma Russie, sainte Russie des bois, Je suis seul ton crieur et ton chantre; La tristesse de mes vers de bête farouche, Je l'ai nourrie de résédas et de menthe. Monte et pointe, minuit de lune, avec ton broc Pour puiser d'un seul coup le lait des bouleaux ! On dirait bien qu'avec ses mains de croix Le cimetière veut étouffer quelqu'un. La noire angoisse rôde sur les coteaux Et verse la haine du bandit sur notre jardin, Seulement je suis moi-même un mufle et un gredin, Et dans mon sang de steppe un voleur de chevaux. Qui de vous a vu dans les nuits fourmiller L'armée bouillonnante des merisiers ? Moi, je devrais, la nuit, dans la steppe bleuâtre Être au guet quelque part avec une matraque. Hélas! l'arbrisseau de ma tête s'est fané, La captivité des chansons m'a sucé jusqu'à l'âme, Dans la galère des sentiments me voici condamné A tourner la meule des poèmes. Mais sois sans crainte, vent insensé, Crache tranquillement tes feuillages sur les prés! L'étiquette de « poète » ne m'écorchera pas, Moi aussi dans les chants je suis un voyou comme toi. Essénine 1919
Index des textes de traduction