Armand Robin: le traducteur
* Ma Vie Sans Moi (partie traductions) 1940 *
Lettre à sa mère Tu vis encore, ma vieille mère ? Moi aussi. Salut, salut à toi ! Pourvu que coule sur ton isba Cette lueur du soir que nul n'a pu décrire ! On m'écrit que, cachant ton angoisse, Tu t'es grossi le cœur très fort à mon sujet, Que tu t'en vas sur la route bien des fois Dans ton vieux caraco démodé Et que souvent dans les premières ténèbres bleues Tu vois une seule chose, toujours la même: C'est comme si quelqu'un me poignardait au cœur Au fond d'un cabaret dans une querelle. Ce n'est rien, petite mère. Calme-toi. Ce n'est rien qu'un pénible délire. Je ne suis pas encore un pochard assez dur Pour me laisser mourir sans te revoir. Je suis resté, comme autrefois, pas méchant Et ne rêve jamais qu'une seule chose: Au plus vite quitter cette révolte, ce tourment, Pour retourner dans notre maison basse. Je reviendrai le jour où docile au printemps Notre jardin candide aura tendu ses branches. Seulement ne me réveille plus à l'aube blanche, Ne me réveille plus comme il y a huit ans. N'éveille pas ce qu'un rêve m'a pris ! Ne touche pas ce qui n'a pas réussi ! Elles sont trop précoces la perte et la fatigue Qu'il m'est échu d'éprouver en ma vie. Et ne m'apprends pas à prier. Pas la peine ! Il n'y a plus pour moi de retour au passé; Toi seule es pour moi aide et fête, Toi seule es la lueur dont nul n'a su parler. Il te faut donc oublier ton angoisse; Ne grossis plus ton cœur si fort à mon sujet Et ne va plus sur la route tant de fois Dans ton vieux caraco démodé. Essénine, 1924.
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