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Armand Robin: le traducteur

*   Ma Vie Sans Moi   (partie traductions) 1940  *

La prière du guetteur
Septembre

La pesanteur de l'ombre autour de moi devenait drue.
Toute la lie de la nuit teintait les étendues ;
J'entendis une voix qui priait sur la tranchée ;
Oh! la prière du soldat lorsque le jour s'est écroulé !

« Le soleil malade des cieux d'hiver s'est alité,
Des clochers de ma Bretagne l'Angélus est tombé,
Nulle ferme n'est plus vivante, les astres seuls sont ma clarté,
Au beau milieu de moi que s'ancre un cœur buté !

 « C'est vous, mon Dieu, et votre mère Marie que je supplie,
Mon Dieu, préservez-moi des épouvantes d'après-minuit,
Car pesante est ma chaîne, ma besogne est immense :
C'est mon tour de veiller juste au haut de la France.

 « Oui, pesante est ma chaîne. Autour de moi, stagnante,
Dort l'armée. Elle rêve et c'est moi le regard de l'armée.
C'est une charge rude, vous le savez. Eh ! bien venez !
Et mes soucis à vos côtés seront des plumes voltigeantes.

  « Je suis le matelot au bossoir, le guetteur
Qui voit tout, entend tout, rôde, passe. La France
Ce soir m'a fait venir pour garder sa grandeur,
Elle m'a commandé de tenir sa vengeance.

« Je suis le grand guetteur très droit sur la tranchée,
Je sais ce que je suis, je sens ce que je fais :
L'âme de l'Occident, son sol, ses fleurs, ses filles,
C'est toute la beauté du monde que je garde cette nuit.

« J'en paierai très cher la gloire. Je m'y attends. Eh bien ! tant mieux !
Les noms de ceux qui tomberont auront le sol d'Armor pour eux.
Juste du haut de la France, je suis comme une nuit qui resplendit,
Je suis le grand Guetteur debout pour mon pays.

« Mon pays, dors en paix, dors. Je suis guetteur pour toi.
Que s'enflent les vagues allemandes, qu'elles t'empoignent !
Mes frères, les rochers, défendent la tendre Bretagne ;
France, dors, cette fois encore nul ne te submergera.

« Pour être ici, j'ai tout quitté, parents, maison,
Plus haut est le devoir où j'ai su m'attacher ;
Plus de fils, plus de frère ! Seul, un guetteur, sombre, muet !
Aux frontières de l'est je suis rocher, je suis breton.

« Et pourtant je soupire, je suis lâche plus d'une fois :
Ils sont si pauvres ! hélas, ils sont malades et ne le diront pas !
Mon Dieu, ayez pitié de ma pauvre maison à moi !
Je n'ai rien d'autre à moi sur terre que ceux qui pleurent là-bas !

 « Non !... J'ai la main sur mon fusil. Dors en paix, dors, mon pays !
Je suis homme, je suis fort, je connais mon métier,
Le morceau de France sous ma garde, « ils » ne l'auront, [jamais !
...Pourtant, mon Dieu, simple vermine, voilà ce que je suis !

« Quand, la hache à la main, je saute le parapet,
Mes hommes se disent : « En avant! Ça c'est un homme vrai! »
Et ils me suivent dans la boue, dans le feu, dans l'enfer,
Mais vous, vous savez, ne niez pas ! je ne suis que péché.

 « Vous, vous savez combien mon cœur est desséché,
Combien vils sont mes désirs, combien mon âme est lâcheté ;
Oh ! Père, du haut de votre ciel souvent vous me voyez
Me mettre en des sentiers qui ne sont pas ceux que vous aimez.

 « Aussi quand la nuit sème ses terreurs par le monde,
Lorsque dorment mes frères dans les cavernes des tranchées,
Ayez pitié de moi, ouvrez votre âme à ma demande:
Venez et toute l'ombre à mes côtés sera clarté.

« Mon Dieu, allégez-moi de mes péchés moisis!
Brûlez, oui, brûlez-moi dans votre flamme de bonté.
Mon âme irradiera comme un cierge dans vos nuits
Et je serai semblable aux anges de votre armée.

« Mon Dieu, mon Dieu, je suis le grand guetteur, tout seul,
Tout mon pays sur moi s'appuie et je ne suis qu'argile !
Accordez-moi dès cette nuit que l'impossible me soit facile !
Je m'en remets à vous et à votre mère Marie. »

Yann-Ber CALLOC'H

 Le poète breton J.P Calloch est mort à la guerre en 1917, à l’âge de vingt-neuf ans. Ce poème est traduit du vannetais.

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