Les
ténèbres pesantes s'épaissirent autour de moi ;
Sur l'étendue de la plaine la couleur de la nuit s'épandait,
Et j'entendis une voix qui priait sur la tranchée :
O la prière du soldat quand tombe la lumière du jour!
« Le soleil malade des cieux d'hiver, voici qu'il s'est couché ;
Les cloches de l'Angelus ont sonné dans la Bretagne,
Les foyers sont éteints et les étoiles luisent :
Mettez un coeur fort, ô mon Dieu, dans ma poitrine.
Je me recommande à vous et à votre Mère Marie ;
Préservez-moi, mon Dieu, des épouvantes de la nuit aveugle,
Car mon travail est grand et lourde ma chaîne :
Mon tour est venu de veiller au front de la France,
Oui, la chaîne est lourde. Derrière moi demeure
L'armée. Elle dort. Je suis l'oeil de l'armée.
C'est une charge rude, Vous le savez. Eh bien,
Soyez avec moi, mon souci sera léger comme la plume.
Je suis le matelot au bossoir, le guetteur
Qui va, qui vient, qui voit tout, qui entend tout. La France
M'a appelé ce soir pour garder son honneur,
Elle m'a ordonné de continuer sa vengeance.
Je suis le grand Veilleur debout sur la tranchée.
Je sais ce que je suis et je sais ce que je fais :
L'âme de l'Occident, sa terre, ses filles et ses fleurs,
C'est toute la beauté du Monde que je garde cette nuit.
J'en paierai cher la gloire, peut-être ? Et qu'importe !
Les noms des tombés, la terre d'Armor les gardera :
Je suis une étoile claire brillant au front de la France,
Je suis le grand guetteur debout pour son pays.
Dors, ô patrie, dors en paix. Je veillerai pour toi,
Et si vient à s'enfler, ce soir, la mer germaine,
Nous sommes frères des rochers qui défendent le rivage de la Bretagne douce.
Dors, ô France ! Tu ne seras pas submergée encore cette fois-ci.
Pour être ici, j'ai abandonné ma maison, mes parents;
Plus haut est le devoir auquel je suis attaché :
Ni fils, ni frère! Je suis le guetteur sombre et muet,
Aux frontières de l'est, je suis le rocher breton.
Cependant, plus d'une fois il m'advient de soupirer.
« Comment sont-ils ? Hélas, ils sont pauvres, malades peut-être
».
Mon Dieu, ayez pitié de la maison qui est la mienne
Parce que je n'ai rien au monde que ceux qui pleurent là...
Maintenant dors, ô mon pays ! Ma main est sur mon glaive;
Je sais le métier ; je suis homme, je suis fort :
Le morceau de France sous ma garde, jamais ils ne l'auront...
- Que suis-je devant Vous, ô mon Dieu, sinon un ver ?
Quand je saute le parapet, une hache à la main,
Mes gars disent peut-être : « En avant ! Celui-là est un homme ! »
Et ils viennent avec moi dans la boue, dans le feu, dans la fournaise...
Mais Vous, Vous savez bien que je ne suis qu'un pécheur.
Vous, Vous savez assez combien mon âme est faible,
Combien aride mon coeur et misérables mes désirs ;
Trop souvent Vous me voyez, ô Père qui êtes aux cieux,
Suivre des chemins qui ne sont point Vos chemins.
C'est pourquoi, quand la nuit répand ses terreurs par le monde,
Dans les cavernes des tranchées, lorsque dorment mes frères
Ayez pitié de moi, écoutez ma demande,
Venez, et la nuit pour moi sera pleine de clarté.
De mes péchés anciens, Mon Dieu, délivrez-moi,
Brûlez-moi, consumez-moi dans le feu de Votre amour,
Et mon âme resplendira dans la nuit comme un cierge,
Et je serai pareil aux archanges de Votre armée.
Mon Dieu, mon Dieu ! Je suis le veilleur tout seul,
Ma patrie compte sur moi et je ne suis qu'argile :
Accordez-moi ce soir la force que je demande,
Je me recommande à Vous et à Votre Mère Marie.
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La
pesanteur de l'ombre autour de moi devenait drue.
Toute la lie de la nuit teintait les étendues ;
J'entendis une voix qui priait sur la tranchée ;
Oh ! la prière du soldat lorsque le jour s'est écroulé !
« Le soleil malade des cieux d'hiver s'est alité,
Des clochers de ma Bretagne l'Angélus est tombé,
Nulle ferme n'est plus vivante, les astres seuls sont ma clarté,
Au beau milieu de moi que s'ancre un coeur buté !
« C'est vous, mon Dieu, et votre mère Marie que je supplie,
Mon Dieu, préservez-moi des épouvantes d'après-minuit,
Car pesante est ma chaîne, ma besogne est immense :
C'est mon tour de veiller juste au haut de la France.
« Oui, pesante est ma chaîne. Autour de moi, stagnante,
Dort l'armée. Elle rêve et c'est moi le regard de l'armée.
C'est une charge rude, vous le savez. Eh ! bien venez !
Et mes soucis à vos côtés seront des plumes voltigeantes.
« Je suis le matelot au bossoir, le guetteur
Qui voit tout, entend tout, rôde, passe. La France
Ce soir m'a fait venir pour garder sa grandeur,
Elle m'a commandé de tenir sa vengeance.
« Je suis le grand guetteur très droit sur la tranchée,
Je sais ce que je suis, je sens ce que je fais :
L'âme de l'Occident, son sol, ses fleurs, ses filles,
C'est toute la beauté du monde que je garde cette nuit.
« J'en paierai très cher la gloire. Je m'y attends. Eh bien ! tant mieux !
Les noms de ceux qui tomberont auront le sol d'Armor pour eux.
Juste du haut de la France, je suis comme une nuit qui resplendit,
Je suis le grand Guetteur debout pour mon pays.
« Mon pays, dors en paix, dors. Je suis guetteur pour toi.
Que s'enflent les vagues allemandes, qu'elles t'empoignent !
Mes frères, les rochers, défendent la tendre Bretagne ;
France, dors, cette fois encore nul ne te submergera.
« Pour être ici, j'ai tout quitté, parents, maison,
Plus haut est le devoir où j'ai su m'attacher ;
Plus de fils, plus de frère ! Seul, un guetteur, sombre, muet !
Aux frontières de l'est je suis rocher, je suis breton.
« Et pourtant je soupire, je suis lâche plus d'une fois :
Ils sont si pauvres ! hélas, ils sont malades et ne le diront pas !
Mon Dieu, ayez pitié de ma pauvre maison à moi !
Je n'ai rien d'autre à moi sur terre que ceux qui pleurent là-bas !
« Non !... J'ai la main sur mon fusil. Dors en paix, dors, mon pays !
Je suis homme, je suis fort, je connais mon métier,
Le morceau de France sous ma garde, « ils » ne l'auront, [jamais !
...Pourtant, mon Dieu, simple vermine, voilà ce que je suis !
« Quand, la hache à la main, je saute le parapet,
Mes hommes se disent : « En avant ! Ça c'est un homme vrai ! »
Et ils me suivent dans la boue, dans le feu, dans l'enfer,
Mais vous, vous savez, ne niez pas ! je ne suis que péché.
« Vous, vous savez combien mon coeur est desséché,
Combien vils sont mes désirs, combien mon âme est lâcheté ;
Oh ! Père, du haut de votre ciel souvent vous me voyez
Me mettre en des sentiers qui ne sont pas ceux que vous aimez.
« Aussi quand la nuit sème ses terreurs par le monde,
Lorsque dorment mes frères dans les cavernes des tranchées,
Ayez pitié de moi, ouvrez votre âme à ma demande:
Venez et toute l'ombre à mes côtés sera clarté.
« Mon Dieu, allégez-moi de mes péchés moisis !
Brûlez, oui, brûlez-moi dans votre flamme de bonté.
Mon âme irradiera comme un cierge dans vos nuits
Et je serai semblable aux anges de votre armée.
« Mon Dieu, mon Dieu, je suis le grand guetteur, tout seul,
Tout mon pays sur moi s'appuie et je ne suis qu'argile !
Accordez-moi dès cette nuit que l'impossible me soit facile !
Je m'en remets à vous et à votre mère Marie. » |