A MES DÉPENS
Il me semble déjà sentir à quel point dans quelques années ces poèmes m'assureront de
quoi me gronder moi-même : j'ai eu, bien à moi, dès mes premiers instants, les
buissons, les arbres, les chevaux, les paysans, et pourtant, lorsque je nomme une
fontaine, je suis presque certain qu'au moment d'écouter les légendes de la fraîcheur
le lecteur entend roder, intruses parmi les herbes, les dernières rumeurs de mon effort.
J'aime à rêver d'une poésie qui serait une grande chose simple; il ne peut sans doute
être bon que la beauté ait honte d'être humaine. Depuis quelques générations beaucoup
parmi les poètes les plus authentiques n'ont guère écrit que de la poésie pour
poètes; cette poésie a sa grandeur propre, elle a donné naissance à quelques-uns des
chefs-d'oeuvre de notre langue, mais il faut avouer que malgré sa beauté elle n'a pas
aujourd'hui encore conquis la confiance des hommes. Pour ma part, j'ai eu chaque jour
conscience qu'il m'eût fallu davantage travailler: j'ai eu la chance de vivre d'une vie
difficile, pourtant je me suis dispensé d'en tirer parti pour apprivoiser les
difficultés et je n'ai pas transformé en aisance extrême pour le lecteur ce qui me fut
toute peine.
Avec quelle complaisance n'a-t-on pas dénoncé la désaffec-tion du public pour la
poésie ! Je ne puis me retenir, en ce qui me concerne, de m'adresser quelques mots
directs : la vérité, toute simple, est que, tandis que les hommes, dociles à leur
besoin le plus permanent, continuaient à chérir la poésie, nous, les poètes, nous
avons fait tout notre possible pour les bien persuader que nous n'en voulions plus; nous,
les poètes, sommes les seuls responsables de ce divorce entre le public et nous ; il
importe que ceci soit dit et répété par nous--mêmes.
ARMAND ROBIN
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