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Armand Robin: l'oeuvre libertaire

L'UNION SOVIÉTIQUE, EMPIRE DES BOURGEOIS SAUVAGES  

Qui n'y est point venu,
Celui-là y viendra.
Et celui qui y fut,
Jamais il n'oubliera. *

* Chant des travailleurs déportés dans les camps de concentration du capitalisme soviétique.

Le fait énorme est là, qui devrait empêcher toute l'humanité actuelle de dormir, qui devrait susciter sans fin partout la colère des travailleurs du monde entier: un quart du territoire de la géante Union Soviétique est, purement et simplement, un camp de concentration auprès duquel Buchenvald paraît une institution idyllique. Le premier devoir des prolétaires de tous les pays est
de se sentir solidaires de leurs frères qui, par millions, pourrissent là-bas à seul fin d'accroître la force de ces réactionnaires internationaux, de ces ultimes défenseurs du capitalisme qu'on appelle " communistes ".
Comme suite à l'article de Guy Vinatrel dans le " Libertaire " du 23 janvier, nous reproduisons la carte des camps de concentration soviétiques d'après la courageuse publication des socialistes révolutionnaires russes émigrés, publication qui porte un titre à tous les points de vue si offensant: "Svobodnaïa mysl" (" la pensée libre "). Nous oublions aujourd'hui ce qui nous sépara dans la Russie de 1917 de ces hommes de bonne volonté. Ils sont aujourd'hui faibles et menacés, comme le sont tous ceux en qui survit encore quelque conscience: l'émigration russe fourmille en ce moment d'individus qui, pour la plus grande gloire du réactionnaire Staline, se sont empressés de trahir de la façon la plus abjecte leurs frères d'infortune; nous savons aussi (nous n'avions pas besoin de Kœstler pour le savoir), que le Parti Stalinien français vient d'organiser une équipe de quelque cinq cents tueurs professionnels. Quelles que soient par ailleurs nos divergences, nous prenons donc M. Melgounov, le rédacteur de cette publication, sous notre protection.

ESCLAVES DU BERCEAU A LA TOMBE
Nous regrettons de ne pas posséder les éléments d'information nécessaires pour compléter cette carte en localisant près de Tachkent " le camp de concentration pour enfants à partir de 7 ans ", innovation étonnamment " progressiste " ! On remarquera que, dans des territoires plusieurs fois grands comme la France, l'entrée de tout étranger, même des chasseurs d'ours, est rigoureusement interdite: ces territoires sont exclusivement réservés aux chasseurs d'hommes! Enfin, mon propre séjour en Russie m'a appris (je savais le russe !) que ceux qui ne sont pas dans ces camps de concentration vivent, sous le joug des bourgeois soviétiques, une vie d'esclavage et de dérision scientifiquement organisée.
Qu'on ne s'y trompe pas: si nous attaquons aujourd'hui les camps de concentration soviétiques, nous n'oublions pas pour autant les camps d'Hitler, les camps français, les camps de Franco, voire les camps (" Détention barracks ") d'Angleterre. En vérité, le monde entier devient un seul et même camp de concentration. Nous pensons seulement que LE CAPITALISME RUSSE EST ALLÉ PLUS LOIN DANS CETTE VOIE QUE LES AUTRES CAPITALISMES: LES BOURGEOIS BOLCHÉVlSTES OSENT RÉALISER AVEC PERFECTION ET SANS REMORDS, CE QUE LES AUTRES VARIÉTÉS DE BOURGEOIS N'OSENT QUE TIMIDEMENT ET AVEC TOUTES SORTES DE SCRUPULES, D'AILLEURS HYPOCRITES.

LEUR " ABOLITION DU SALARIAT "
Les bourgeois-bolchévicks, ces bourgeois sauvages qui ont accouru prendre la place des bourgeois libéraux pour défendre la soi-disant " civilisation " actuelle de plus en plus menacée par les révoltes pures, ont à nos yeux un grand mérite, un seul mérite: ils révèlent sans fard ce qu'est en réalité le monde où nous vivons. Ils sont la conclusion logique des prémisses qui constituent la substance de la pensée dite " moderne ". Ils ont reconnu, défini avec justesse l'état de putréfaction de tout un monde et ont, logiquement, décidé d'installer cette putréfaction au pouvoir. Le " capitalisme privé " avait proclamé le droit de l'exploiteur à vivre en enlevant au travailleur une partie de la valeur représentée par son travail; " le capitalisme d'état " proclame le droit des exploiteurs à voler toute cette valeur, à ne rien laisser au travailleur. Le " capitalisme privé " rognait sur les salaires, " le capitalisme d'état " supprime le salaire. Différent de son prédécesseur historique, le " bourgeois sauvage " va jusqu'au bout: il établit le travail forcé. Une civilisation uniquement basée sur le " profit " devait aboutir inéluctablement à la constitution d'une classe d' "encaisseurs de revenus ", ainsi que, d'ailleurs, Engels l'avait prévu. En Union Soviétique, ce pays qui, pour la première fois, réalise parfaitement le capitalisme, la classe des "encaisseurs de revenu " (membres du Parti, aristocratie ouvrière, ingénieurs, écrivains " engagés ", prêtres de l'officielle église orthodoxe) représente, selon les statistiques officielles, de 13 à 14 % de la population. Qui ne se trouve pas dans ces 13 à 14 % doit travailler uniquement pour assurer le confort de cette bourgeoisie fasciste. Nous ne pouvons même pas nous en scandaliser: cette classe est le fruit naturel d'un arbre qui a commencé à pousser le jour où il fut admis que " le profit matériel" constitue le principe des relations entre les hommes.

DÉMISSION DE L'HOMME ?
Les bourgeois-bolchéviks, ces " acheveurs " scientifiques d'un monde perdu, n'ont fait que sanctionner ce qui existait en fait déjà, mais que tous s'obstinaient à ne pas reconnaître: la démission de l'homme devant les forces bestiales qui sont en lui; ils ont pris par le plus bas une humanité qui ne voulait pas faire effort pour vivre par le plus haut; si toute la planète tend à devenir une seule et même " maison des morts ", c'est que les hommes avaient depuis longtemps en eux-mêmes accepté leur mort.
Les Bolchéviks, ces évangélistes du RIEN, réussirent dans la mesure même où tout un monde, depuis quelques siècles, s'était abaissé à devenir du rien.
Et le voici, ce monde, avec ses belles lettres, ses arts, ses conversations de salon, ses modes, son " standard de vie ", ses poèmes même, le voici bâti sur un amoncellement de millions de cadavres d'innocents assassinés.
Par le truchement de ses derniers écrivains en qui survivent quelques scrupules (Kœstler, Camus, Malraux, Bernanos, etc.), la " bourgeoisie humaine " sonne en ce moment l'alarme devant l'apparition de la " bourgeoisie sauvage ". Un abîme nous sépare de ces porte-parole de la "bourgeoisie civilisée ". Ils pensent, consciemment ou inconsciemment, que le salut de ce monde
viendra des États-Unis ou de l'Angleterre; nous pensons qu'il n'y a pas à sauver ce monde, qu'il n'en vaut pas la peine; les États-Unis et l'Angleterre sont, virtuellement, une Union Soviétique; le capitalisme est en train d'y aller vers son ultime conclusion, tout comme dans l'empire des camps de concentration qu'est la Russie actuelle. D'autres avaient pensé que le " salut " viendrait de l'Allemagne d'Hitler. C'était méconnaître que le siècle présent va vers le même but, partout semblable: l'asservissement scientifique des pauvres en vue d'entretenir le confort d'une caste de techniciens de la domination, organisant méthodiquement et implacablement ses intérêts de caste.
Nous ne voulons pas " réformer ", " empêcher " ce monde. Nous sommes sécession ! Notre patrie à nous, si tout devient camp de concentration, sera le camp de concentration. Notre destin à nous, si le destin de tout esprit en vie est d'être tué, sera d'être tué. Nous ne nous refusons à rien de ce qui nous fera souffrir les souffrances des plus malheureux de nos frères.
Mais nous avons foi en la révolution véritable, celle qui concrètement établira la prééminence des travailleurs, celle qui sera faite du refus de toute domination sur d'autres hommes, celle qui sera faite de la destruction de toutes les " tactiques ", de tous les " machiavélismes ", de toutes les " volontés de puissance ", de tous les points de vue politiques.
Et cette révolution-là, nous ne la créerons pas à partir de ce capitalisme timoré et imparfait que nous connaissons encore ici, mais à partir de cette extrême-pointe du capitalisme que représentent les camps de concentration russes. La révolte des esclaves de l'Union soviétique sera le signal de la Révolution sociale mondiale qui mettra tout, directement sans l'intermédiaire d'aucune organisation, entre les mains des travailleurs.

P.S. - Le texte du début du chant des camps de concentration soviétiques nous a été fourni par deux Israëlites échappés par miracle des " maisons de mort " de Staline. La revue " Masses " va bientôt publier un compte-rendu des souffrances endurées par ces deux Israëlites dans les Buchenwald russes.

Armand ROBIN, Le Libertaire, 6 février 1947

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