Armand Robin: les écoutes de radios
La Fausse Parole (1953)
Lorsque les chroniques de Combat s'arrêtent, Armand Robin n'en a pas fini pour autant avec la réflexion sur le métier d'écouteur de radios qu'il a inventé. On peut continuer à suivre son cheminement dans diverses revues, notamment La Revue de Paris, 84, Preuves...
Cela aboutit très logiquement à la publication de La Fausse Parole en 1953, aux Editions de Minuit, puis d'Outre Ecoute 55 qui paraîtra dans la revue Monde Nouveau en 1955.
Le prière d'insérer exprime très bien la démarche de l'auteur: La fausse parole est le journal d'un journal, qui n'est évidemment pas destiné aux lecteurs du bulletin. Propagande en tous genres, mécanique du mensonge, guerre psychologique sont implacablement dénoncées. Dénoncées par un poète qui sait ce que parler veut dire et qui réinvente, dans une langue connue de lui seul, le vrai usage de la parole.
UN LIEU M'A
Bien que mainte circonstance ait paru agir, seuls des mouvements intérieurs m'ont mené peu à peu à vivre courbé sous les émissions de radios en langues dites étrangères. Ce métier me prit, lambeau d'âme après lambeau d'âme, plutôt que je ne le pris.
A l'origine, mes jours indiciblement douloureux en Russie. Là-bas, je vis les tueurs de pauvres au pouvoir; le fortuné y assassinait savamment le malheureux en le contraignant à proclamer l'instant d'avant sa mort : «Toi, toi seul, tu es pour les malheureux ! » A Moscou, pour la première fois, j'entrevis des capitalistes banquetant.
Ici revenu, je me retins là-bas. Muet, ratatiné, hagard au souvenir du massacre des prolétaires par les bourgeois bolcheviks, je me serrai loin de tout regard auprès de chaque ouvrier russe tué en vue d'accroître le pouvoir de l'argent. Par sympathie pour ces millions et millions de victimes, la langue russe devint ma langue natale.
Tel un plus fort vouloir dans mon vouloir, besoin me vint d'écouter tous les jours les radios soviétiques : par les insolences des bourreaux du moins restai-je lié, traversant les paroles et comme les entendant sur leur autre versant, aux cris des torturés.
Si terrifiants ces cris qu'ils me jetèrent hors de moi, devant moi, contre moi. Ils me tiendront en cet état tout le temps que je vivrai.
Je mendiai en tout lieu non-lieu. Je me traduisis. Trente poètes en langues de tous les pays prirent ma tête pour auberge. Je m'embuissonnai de chinois pour mieux m'interdire tout retour vers moi.
Le monde extérieur m'aida quelque peu: il me haït, me calomnia, me travestit. Hélas! parfois aussi, comme pour me décourager, il me louangea.
Puis je cessai de dormir; l'extrême lassitude fut mon opium, mon Léthé, mes alcools; l'épouse fatigue m'accompagna partout, lourde en mes bras.
Aujourd'hui encore, toujours souffrant du choc reçu là-bas, je n'ai pas renoncé à me perdre, à être partout où je ne vis pas. Mais un destin malin a travaillé contre ma volonté : une activité professionnelle m'a happé.
Un lieu m'a.
Armand Robin, La Fausse Parole
Le livre -essentiel pour la compréhension de l'oeuvre et du parcours de Robin- étant souvent indisponible, on le trouvera ici in extenso, mais sans Outre-Ecoute: Téléchargement de La Fausse Parole au format RTF
La Fausse Parole, suivi de Outre écoute 55, est publié aujourd'hui par Georges Monti aux éditions Le Temps qu'il fait, Cognac. Le volume contient en outre la reproduction de deux bulletins d'écoute.