Armand Robin: l'oeuvre libertaire
* André Ady, éditions anarchistes, 1946 *
SOUVENANCE D'UNE NUIT D'ÉTÉ Du haut du ciel un ange toute colère tambourina Une alarme pour la morne terre, Une centaine au moins de jeunes gens se détraqua. Une centaine au moins d'étoiles se décrocha, Une centaine au moins de coiffes de vierges tomba : Étrangeté, Étrangeté fut cette nuit d'été. Il prit feu, notre vieux rucher, Notre plus beau poulain se cassa la jambe, Dans un rêve que je fis les morts étaient vie, Bourkouch, notre bon chien, s'égara Et Maria, notre servante, la muette, Brusquement en stridentes notes partit : Étrangeté, Étrangeté fut cette nuit d'été. Les hommes du néant crânaient, traînant leurs sabres Les hommes du vrai se tenaient blottis, Même les bandits du beau monde se montraient bandits Étrangeté, Étrangeté fut cette nuit d'été. Nous savions que l'homme est faillible Et qu'immense est son retard aux échéances de l’amour : Vain savoir : ce fut malgré tout bizarrerie, Ce retournement du monde qui eut vie, fut vie. La lune jamais ne fut si grosse raillerie, Jamais l'homme en nul temps ne fut si petit Qu'il le fut cette nuit : Étrangeté, Étrangeté fut cette nuit d'été. Sur l'âme l'atrocité Avec une liesse mauvaise se baissa ; Dans tout homme emménagea La clandestine fatalité de tous ses aïeux ; Vers une noce de sang, de terreur Avinée s'ébranla dame Pensée, Hautaine servante de l'homme, Qui, voyez, n'était plus que du néant, qu'une éclopée : Étrangeté, Étrangeté fut cette nuit d'été.
Ce que je crus voici, ce qu'alors je crus, voici : L'un quelconque des dieux délaissés Reprenait vie et vers la mort m'emportait. Et, voici, jusqu'au jour d'aujourd'hui je vis Tel exactement que me fit cette nuit, Et moi, guetteur de Dieu, je suis Souvenance d'une nuit d'épouvante Engloutissant un monde : Étrangeté, Étrangeté fut cette nuit d'été.
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